La lettre de Camp-Perrin   N°3

Sommaire

1 Professionnellement d'abord...
2 Du côté scolaire
3 L'intégration dans le village de Levy
4 Généralités et conclusions


Haïti, volontariat, échange nord-sud ?

Il y a presque trois années maintenant, je débarquais en Haïti. La fin de ma mission approche, et je pense que c’est le bon moment pour tenter de faire le bilan de l’impact de mon engagement aux Ateliers-Ecoles de Camp-Perrin.

Professionnellement d’abord :

    La réalité ne correspond pas toujours à nos espoirs. Lors de mon arrivée, voici maintenant bientôt trois années. J’avais des apriorismes, des idées, des espoirs. Grâce à ma présence, ma formation professionnelle, nous allions pouvoir rapidement transférer et échanger nos connaissances réciproques, chacun étant avide de collaborer et de progresser, dans un esprit égalitaire, fraternel.
    Il y a une réalité que j’avais sous estimé. En Haïti, je suis d’abord un « blanc » (étranger en créole). C’est évident, mais de cette position découle toute une série de malentendus. L’histoire tragique du pays, qui commence, pour les Haïtiens d’aujourd’hui, (Les peuples qui résidaient sur l’île à l’arrivée de Christophe Colomb en 1492, ont été totalement décimés par l’esclavage et les maladies importées d’occident) par trois terribles siècles d’esclavage.
Durant cette période, les esclaves ont perdu quasiment toute leur culture, leurs langues d’origines africaines, et les colons n’ont eu de cesse d’expliquer que le noir n’était capable de rien faire, de ne prendre aucune responsabilité, initiative, sans les conseils éclairés du blanc. Il semblerait que les deux siècles d’indépendance qui ont suivi jusqu'à aujourd’hui n’aient malheureusement  pas réussi à restructurer les mentalités. Pour une majorité d’Haïtiens, rien n’a changé, on se sous-estime toujours, et on attend la solution du blanc. Ceci ne facilite évidemment pas l’échange sur un plan égalitaire…
    A cause de l’histoire aussi, et c’est compréhensible, on se méfie des solutions occidentales puisque pendant si longtemps tout était construit et organisé à l’avantage du blanc et aux dépend des Haïtiens. Jamais les bénéfices de l’industrie en Haïti n’ont été réinvestis au pays. Toutes les richesses prennent le bateau ou l’avion direction « l’autre bord » (à l’étranger). En raccourci, on croit ici qu’un blanc venant passer du temps en Haïti, c’est forcément pour faire fortune, sur le dos de l’Haïtien.
    On comprend donc que la collaboration franche et fraternelle n’est pas facile dans ces conditions. Heureusement, aux Ateliers-Ecoles, je n’ai pas rencontré uniquement cette mentalité la, (Les ateliers existent depuis plus de 35 ans, il y a donc une expérience et un très grand travail qui m’ont précédé dont j’ai largement profité) et les exceptions m’ont permis de me faire un peu oublier ces côtés négatifs, quoique, à chaque petite difficulté, toutes ces frustrations remontent rapidement à la surface.
Ceci m’a permit de faire des progrès en psychologie de communication, et avec certains de mes collègues, je pense que malgré tout, nous avons fait quelques pas en avant, que nos mentalités se sont petit a petit ajustées. Aujourd’hui, nous nous connaissons mieux, nous nous comprenons mieux. Et en regard de la réalité générale en Haïti, c’est déjà beaucoup.
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  moulin maïs canne   



maïs
Du côté scolaire :

La aussi, j’ai du réviser mes apriorismes. En débarquant, c’était ma grande peur : être à la hauteur pour la dispense de cours théoriques. La première fois que je me suis retrouvé face à la classe d’apprentis mécaniciens, mon cœur battait. J’avais assisté, quelques années auparavant lors d’un voyage touristique à Port-au-Prince, aux révisions de jeunes bacheliers en vue de l’obtention du bac, et le niveau m’avait profondément impressionné. Ce que je n’avais pas compris, c’est que dans les écoles Haïtiennes, on apprend tout, absolument tout, par cœur. La plupart du temps sans avoir rien compris des principes. Principes que souvent le professeur ne comprend pas lui-même et est donc dans l’impossibilité de les transmettre à ses élèves. Il faut entendre tous ces écoliers, dans la cour des maisons, sur les petits chemins calmes et un peu partout, répéter à voix haute les leçons pour la composition du lendemain. Il arrive fréquemment que l’on coupe une phrase au milieu d’un mot, on la répète dix ou vingt fois, puis on continue la suite en commençant à la seconde moitié du dernier mot de la phrase précédente. On connaît des centaines de pages de la littérature française par cœur, par exemple, mais on est incapable d’en faire un résumé ou un commentaire. On est capable de faire la démonstration et la résolution du calcul d’une intégrale en mathématique, mais, on est incapable de calculer pratiquement une surface carrée…
En mécanique théorique, j’ai du donc refaire complètement mon cours en commençant à la base de la base : qu’est-ce qu’un millimètre, un mètre, un kilomètre par heure. Cela fut fastidieux, mais très intéressant et passionnant, car en Haïti, on est d’une nature très curieuse et avide d’apprendre. Pour peu que l’on prenne le temps d’expliquer patiemment les choses, la classe se réveille, s’anime. Les questions fusent, et l’on se retrouve à parler de la grandeur de l’univers, de la sphéricité de la planète et de sa distance du soleil.
Malheureusement, pour cause de bouleversements politiques dans le pays, et du manque de volontaires sur de fréquentes périodes, la cause aux événements tragiques qui ont secoués et ébranlés ( cliquer sur ce lien ) toute les structures organisationnelles des Ateliers-Ecoles, j’ai du me résigner à abandonner les cours théoriques pour me consacrer aux urgences pratiques.
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bus scolaire


L’intégration dans le village de Lévy à Camp-Perrin

    Dans la vie de tous les jours, le contact avec la population locale, l’intégration à la communauté, tout ceci subit les mêmes obstacles et difficultés décrites ci-dessus au premier paragraphe. La population Haïtienne est par nature très accueillante, hospitalière avec l’étranger. Mais reste désespérément dépendante de ce fossé créer par les apriorismes, ce manque de confiance en soi, cette méfiance vis-à-vis de l’étranger, ce qui fait que l’intégration et l’échange sont très fortement asymétriques. Il y a aussi l’immense différence du pouvoir économiques. Même avec mon petit salaire minimum de volontaire, je fais déjà figure de riche. Il y a donc tout de suite une relation de distributeur – quémandeur. En plus, durant les trois années que j’ai partagé avec les haïtiens, l’économie Haïtienne s’est dramatiquement effondrée, plongeant de nombreuse famille de la pauvreté à la misère totale. Comme traditionnellement ici, nombres d’ONG, et d’Eglises se sont toujours donné le rôle de distributeurs de jobs, d’argent, il est difficile pour qu’un Camp-Perrinois comprennent que le blanc que je suis soit incapable de distribuer de l’argent, de payer les scolarités des enfants du quartier, de payer les hospitalisations urgentes, etc. Si je ne donne pas, c’est que je suis un « moun chich », un avare. J’ai donc une bonne partie de mon voisinage qui ne me porte pas très haut dans leur cœur. Peut-être aussi que j’ai manqué de tact ? Que je commets des fautes dont je ne me rends pas compte ? Difficile à dire. En tout cas, personne n’est venu se plaindre dans ce sens.
Heureusement, un fois de plus, les exceptions existent.
chez fèfè
Chez Fèfè
Avec la minorité de mes voisins qui comprennent un peu mon engagement ici, le contact est excellent et très enrichissant. Les soirées passées au petit commerce « Chez Fèfè » à écouter les commentaires des événements du quartier, les discussions animées avec les amis, les échanges de CD de musique haïtienne. Les longs moments d’observations de tout ce qui passent sur la route. Les nombreuses fêtes patronales que chaque village de la zone organise tour à tour dans les mois de juillet et août. Tout cela forme une somme de souvenirs inoubliables. Le carnaval, les « bandes à pied » et les « raras » (ensembles de musiciens, danseurs et chanteurs itinérants) pour le côté folklorique, auront aussi été de très bons moments. Il y a tout un pan important de la culture haïtienne qui malheureusement m’est encore quasiment inconnu : le vaudou. Je suis tout à fait conscient que c’est une lacune importante, car il est certainement impossible de bien comprendre Haïti sans lui. Je remets cela pour le prochain voyage dans l’île…
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Roni
Le pompiste,
Roni Les Bons Tuyaux



Roland
Monsieur Roland



Ti-Roland
Nono



famille Fèfè
La famille Fèfè

Généralités et conclusion

Pour rédiger une conclusion à ces trois années de volontariats, il faudrait écrire un livre, tant la question est complexe et exige beaucoup de nuances. Néanmoins, je me laisse aller à un bref résumé :
Le malaise général que je ressens est le suivant : en Haïti, il y a une multitude d’ONG, je crois d’ailleurs que c’est le pays qui en accueille le plus au monde par tête d’habitant. Elles proviennent de plusieurs pays, et ne sont pas coordonnées entre elles. Il y a aussi toutes les organisations religieuses différentes qui prêchent pour sa propre paroisse. Parfois elles font du bon travail, d’autre fois pas. Leurs représentants parlent toutes sortes de langues différentes, l’anglais, le chinois, l’espagnol, le français, l’allemand etc…et ne communiquent pas ou que très rarement entre eux. Les pays ou les religions qui les envoient ont des intérêts différents. Cuba, par exemple, qui envoie beaucoup de médecins et qui fait de l’excellent travail, n’a pas du tout les mêmes intérêts que les chrétiens pentecôtiste extrémistes des Etas-Unis.
Le premier résultat de tout cela, c’est : pas de résultats.
Ou plutôt, pas de résultat à long terme, pas de continuité dans le temps, pas de stratégie globale pour le pays, pour les Haïtiens. Au niveau de l’Etat haïtien non plus, d’ailleurs, il n’y a jamais eu la volonté ou les moyens, d’organiser, de structurer et d’imposer un cadre a toutes ces actions étrangères éparpillées dans le pays. Et il est très pratique de pouvoir se décharger de la construction d’un hôpital par exemple grâce à une ONG du Nord. Comme cela pas besoin de mettre sur pied une politique de santé d’Etat…
Le deuxième résultat, pour les Haïtiens, c’est que cela renforce l’idée que toute solution, toute place de travail, tout financement, provient de l’extérieur. Cela force à l’attentisme, à la déresponsabilisation, et au pire, quand le projet ne marche pas ou disparaît, l’impression de s’être fait une fois de plus abuser par l’étranger.
Le travail qui est réalisé aux Ateliers-Ecoles de Camp-Perrin est, il me semble, excellent. Mais il est comme une goutte d’eau dans la mer.
Ceci est décourageant, surtout aujourd’hui, ou la situation du pays est catastrophique, ou s’écroule l’Etat, ou les derniers arbres disparaissent. Il ne reste plus beaucoup de temps pour tergiverser. Il y a urgence. Sans quoi, dans dix ou vingt ans Haïti ne sera plus qu’un souvenir, un désert.
Je vais donc quitter ce pays au mois de février. Avec tristesse. Tristesse de voir que le pays continue sa descente aux enfers. Tristesse d’avoir fait un travail trop petit par rapport aux énormes besoins. Tristesse de quitter les amis.
Pour un temps au moins, qui sait ?

Terminons cette lettre avec une bonne, une excellente nouvelle : j’aurai aussi trouvé en Haïti le bonheur total : je me marie le 29 octobre. Ma future femme s’appelle Elisabeth, et grâce à elle une partie de mon âme restera pour toujours attachée à Haïti. Elle sera l’ambassadrice de l’esprit Haïtien en Suisse, pour que ce petit morceau d’île soit plus présent dans l’esprit de ceux de « l’autre bord  ».

Camp-Perrin, le 21 octobre 2004

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